Rencontre avec Georges Forestier, directeur scientifique du projet

Portait de Georges Forestier

En mai 2021, nous avions rencontré Georges Forestier, professeur émérite de littérature à Sorbonne Université, alors qu'il préparait la mise en scène du Malade imaginaire. 

La fabrication d’une pièce est un jeu de Meccano intellectuel passionnant.

« En 5e, je ne m’entendais pas avec mon professeur de mathématiques, alors j’ai fait un blocage sur cette matière. » C’est ainsi que l’amour de Georges Forestier pour les lettres et le théâtre a germé. Lui qui a déjà goûté au latin et au grec ancien se spécialise dans les lettres classiques, voie royale vers les classes préparatoires aux grandes écoles et l’agrégation. Il l’obtient en 1975 mais les postes universitaires sont rares. Que faire ? Tenter les concours de l’ÉNA et Sciences Po… ou partir au service militaire ? « Avec un diplôme, on pouvait l’éviter en exerçant à l’étranger », se souvient Georges Forestier. Il choisit d’enseigner à l’Université de Coimbra, la plus ancienne du Portugal.

À 24 ans, il quitte donc pour la première fois sa Nice natale. Lui qui hésitait à faire une thèse sur la poésie du XXe siècle se retrouve à la tête d’un cours de licence sur le théâtre du XVIIe siècle. C’est ce qui déterminera sa vocation. « J’adorais travailler sur les structures dramatiques du théâtre, leur fabrication et leur fonctionnement. » En parallèle, il entame une thèse sur le théâtre dans le théâtre, « toutes les fois où, dans une pièce, est racontée ou mise en scène une autre pièce, précise-t-il. Petit, j’adorais jouer au Meccano et la fabrication d’une pièce est un jeu de Meccano intellectuel passionnant. »

Après deux ans, il rentre au pays et soutient sa thèse en 1980, plus que jamais intéressé par la théorie littéraire, qui tente de décrire les règles de la création des œuvres. Entre temps, il est nommé à l’Inspé de Rouen où il restera jusqu’en 1987 avant de passer maître de conférences puis professeur à l’Université de Reims. En 1991, il est nommé à l’Université Sorbonne Nouvelle, mais en 1995, Sorbonne Université, qui veut ouvrir une chaire d’études du théâtre du XVIIe siècle, lui fait les yeux doux. « Le poste correspondait exactement à mon profil, je n’ai pas pu résister ! », avoue le chercheur en se remémorant son bureau avec vue sur la cour et la chapelle de la Sorbonne. Il ne le quittera qu’en août 2020. Désormais professeur émérite, il continue de diriger le Théâtre Molière Sorbonne, qu’il a fondé en 2017.

La science appliquée aux humanités

Dès l’obtention de son HDR (habilitation à diriger des recherches) en 1987, il est sollicité par des éditeurs et décide de se spécialiser dans les trois auteurs majeurs du théâtre du XVIIe siècle : Racine, Corneille et Molière. Mais c’est à ce dernier que va sa préférence : « S’il y en a un que j’aurais aimé connaître, c’est Molière, pour sa distance critique vis-à-vis de la société, du comportement des gens et parce qu’il fait rire ». Durant sa carrière, Georges Forestier n’a eu de cesse de traquer le fonctionnement des œuvres des trois personnages pour en déduire leur mécanique d’écriture. Mais quand, une fois publiées la nouvelle édition de la Pléiade de Racine en 1999, Gallimard lui propose d’enchaîner sur les biographies de Racine puis de Molière, c’est dans un véritable travail d’enquête qu’il se lance.

En recoupant les témoignages, les registres de comptes de sa troupe et les gazettes de l’époque glanés en bibliothèques, il parvient à retracer le parcours de Molière, de ses débuts parisiens sans succès à son retour triomphal, 12 ans plus tard, dans la capitale. Mieux, ses travaux mettent au jour des éléments de la vie de l’auteur méconnus ou inventés de toutes pièces : il n’était pas un auteur « populaire » mais jouait pour les nobles ; il n’est pas mort de la tuberculose ; Dom Juan n’est pas le vrai titre de sa pièce ; et il est bien l’auteur de ses comédies ! « Je me définis comme un mixte d’archéologue et d’ingénieur, se décrit-il. Je cherche à savoir comment les pièces sont fabriquées grâce aux traités théoriques et aux pratiques de son temps, en recoupant ces déductions avec les informations sur l’auteur et son époque. » Une approche scientifique mise en œuvre pendant 10 ans dans le cadre du projet Molière numérique qui débouche sur une biographie en 2018, récompensée par le prix Château de Versailles du livre d’histoire et le Grand prix de l’Académie française pour la biographie littéraire.

À presque 70 ans, Georges Forestier se consacre désormais à la mise en scène du Malade imaginaire, la dernière pièce de Molière, avec costumes, décors et déclamation « comme à l’époque », produite par Sorbonne Université et prévue sur les planches en 2022. Côté écriture, il prépare un essai sur le vrai et le faux dans les textes et sur l’auctorialité du XVIIe siècle à nos jours, ou comment on fabrique un auteur. « C’est, entre autres, un travail sur l’anecdote, confie-t-il. En cherchant, on se rend compte que la plupart d’entre elles ne reposent sur rien. » Et ce n’est pas Molière qui le contredirait !